vendredi 25 septembre 2009

Les pêcheurs, les bateaux-lavoirs ou le pont de pierre pendant la guerre

Consigne : s’inspirer des extraits de presse concernant la destruction
du pont de pierre en juin 1940 et la mise en place de contrôle pour passer d’un côté du fleuve à l’autre, en faisant parler un témoin

Denise LG

Quel charivari dans la ville, les allemands arrivent à vive allure, quelle angoisse, ils ne sont pas commodes dit-on, ce n’est pas le moment pour moi d’aller taquiner l’ablette ou le goujon. Aïe les militaires du génie font sauter la 3ème arche du pont, certains d’entre nous sont consternés, d’autres très enthousiastes, si la bataille se passe à La Charité quel gâchis !
Si les allemands sont arrivés jusque chez nous sans encombre, je ne vois pas très bien quelle résistance efficace ils vont trouver ici, les jeunes ont été mobilisés, ils ne restent que les vieux, les femmes et les enfants. S’ils se sentent coincés ils vont devenir méchants.
Que puis-je faire avec mes 70 ans ? je connais bien tous les chemins, tous les sentiers, mais traverser la Loire en dehors du pont me paraît bien plus périlleux.
Maintenant nous croisons les tenues vert-de-gris, l’absence de pont les contrarie mais ne les arrête pas, certains traversent avec les véhicules amphibies, ils s’installent et jettent une passerelle métallique sur toute la longueur de l’arche écroulée.
Un silence lourd s’abat sur la ville, il va falloir vivre avec eux, à la mairie on délivre des laissez-passer pour aller sur les lieux de pêche, il m’en faut un si je veux continuer à vivre. Comment accepter de quémander quand je suis chez moi, que depuis tout gamin je fais ce que je veux n’importe où sur les bords de la Loire, de ma Loire, cela me coûte de devoir chaque jour, matin et soir, m’arrêter à la guérite et montrer mes papiers (« papir », pas pire !!!).
1940, 1941, 1942, 1943, ils restent là, c’est long, depuis peu on sent chez eux une certaine excitation et de l’Inquiétude, un travail de réfection du pont est entrepris puis stoppé, le débarquement est annoncé. En septembre 1944 les allemands quittent La Charité, en cadeau de départ ils détruisent le reste du pont côté ville. Quel crève-cœur !!
Après l’hystérie de la libération, entre joie, chagrin et vengeance je peux reprendre mon activité de pêcheur libre, une passerelle métallique est installée.
Vivrai-je assez vieux pour voir de nouveau un pont de pierre enjamber paisiblement le fleuve ?


Rita


Maman n’aime pas trop que je traîne avec Félix. Elle a peur, c’est la guerre ; elle est toujours triste surtout depuis que papa est prisonnier loin, très loin de la Charité.
Félix, c’est mon grand copain. Plus qu’un copain, un frère. Lui et moi, c’est à la vie à la mort.
Quand on sera grand, on sera chercheur d’or. De l’or, on en a bien cherché mais on n’a rien trouvé.
Si, une fois, une médaille comme celle qu’on m’a offerte pour ma communion mais Félix dit que c’est pas de l’or et le crois. Il est plus grand que moi, c’est presque un homme ; il a déjà un bateau qu’il laisse souvent à quoi, près à partir pour des expéditions de chasse. De chasse à quoi ? Peu importe… j’aimerais tellement embarquer avec lui et partir loin d’ici !
C’est pas que j’aime pas maman, mais elle est si triste ! Et si je trouvais de l’or, je lui en ramènerais plein, on se ferait construire un château, le château des pêcheurs on l’appellerait.
parce que moi, la pêche, j’adore ça. Mais attention, pas n’importe quelle pêche. Moi, ce que je préfère, c’est la pêche au blé, un truc que m’a appris Eusèbe, un drôle de type, grand, maigre, le teint mat, l’air toujours en colère mais gentil comme tout.
« Tu vois, petit, m’a-t-‘il expliqué, tu prends du blé et des harengs saurs arrosés d’eau de Pougues et tu laisses macérer. Tu vas voir, c’est autre chose que leurs asticots élevés au biberon.
J’ai jamais osé lui demandé pourquoi il fallait que l’eau vienne de Pougues ni lui dire que l’odeur de la mixture me donnait envie de vomir. Ça pue que c’en est pas croyable. Même mes vêtements s’imprègnent de l’odeur et maman râle à chaque fois quand je rentre. Mais elle est bien forcée d’admettre que ça marche et elle se radoucit en voyant tous les poissons que je lui ramène.
Il y a aussi Charles qui m’a appris à pêcher le saumon. C’est un vrai champion, il a même eu sa photo dans le journal… neuf saumons, de quoi avoir le sourire, disait la légende. Mais il ne souriait pas, Charles, sur la photo, il avait l’air drôlement sérieux. Je crois bien que c’est ce jour-là qu’il avait découvert le corps de Joseph, face Vauvrilly, pauvre Joseph… alors, forcément…
Et puis Charles et moi on se voit souvent. C’est notre passeur ; comme le pont est détruit et qu’on n’a pas de barque, c’est lui qui nous fait passer d’une rive à l’autre et pendant ce court temps il m’apprend comment installer le filet barrage pour attraper les saumons, manier la trouble pour les ramener à bord, il me montre la gourme où les conserver.
N’empêche, j’ai beau aimer la pêche, je serai quand même chercheur d’or et ce soir rien ne m’empêchera de partir à l’aventure avec Félix, même pas le regard triste de maman.



Françoise G : Le concours de pêche

Ce matin, je me suis levé de bonne heure et de bonne humeur (pourtant j’aime pas beaucoup me sortir des draps bien chauds et surtout à l’aube. Maman est toujours obligée de m’appeler plusieurs fois pour aller à l’école mais là, non ! )
Je vais à la pêche avec mon pépé Pierre et même au concours de pêche ! Mon pépé y m’a dit tu verras, c’est chouette. Je suis déjà allé à la pêche avec mon pépé qui accroche les vers et décroche les poissons, moi ça me dégoûte un peu.
Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire un concours de pêche.
Mon pépé m’a inscrit.
Il m’a montré la carte avec mon nom, je vais la garder comme souvenir. Nous voilà partis, la canne et l’épuisette sur l’épaule, la boîte tabouret à la main. La boîte tabouret de mon pépé, quelle merveille !!
Moi, je n’ai que mon sandwich et une bouteille d’eau dedans mais pépé il a des hameçons, des mouches, des cuillers toutes brillantes. Les mouches, mon pépé il les fait lui-même et memée Louise n’aime pas qu’il arrache des plumes au coq, aux pintades et même à son plumeau !
Je n’ai pas trop le droit de toucher à tout ça. Je pourrais me piquer ou ce qui est pire encore emmêler les fils de nylon transparents. Pépé n’aime pas démêler ces fils, il peste : « Nom de Dieu de Bon sang de Bonsoir ». J’aime bien quand mon pépé jure mais memée elle n’est pas contente : « Pas devant le petit ». Elle vient aider pépé à démêler tout ça. Memée c’est une experte en démêlage (elle a l’habitude avec son tricot et son chat qui se fait un plaisir de tourner autour des pieds de chaise aussitôt qu’il peut saisir une pelote de laine).
On arrive sur les bords de la Loire. Pépé grogne et jure entre ses dents parce qu’il ne peut pas choisir sa place et que c’est Jules son pire ennemi pêcheur qui a tiré sa place favorite à l’ombre du grand arbre noueux.
On nous lit le règlement.
On jette notre appât.
On installe nos lignes.
Et le concours commence au coup de sifflet. On a 3 heures pour faire la meilleure pêche possible.
Tout est calme, les pêcheurs se concentrent, le public attend.
Alors, pépé me raconte les concours d’autrefois.
La rue principale de la Charité était pavoisée : des guirlandes, des drapeaux … Ca durait toute la journée.
Le matin à 8h00 on tirait une salve d’artillerie, on sonnait les cloches.
On se rendait à la gare pour accueillir les délégations des villes voisines. On venait de Nevers, Guérigny, Cosne, Prémery, Imphy, Fourchambault, Cercy-la-Tour, …
Quand ils descendaient du train bannières dressées la Philharmonie jouait des airs entraînants. Casquette en tête, les musiciens avaient fière allure.
Tout le monde se connaissait, ou s’apostrophait, on riait, on se remémorait les grands moments vécus ensemble.
Mémé accompagnée pépé, elle retrouvait les autres femmes de pêcheurs et elles aussi s’apostrophaient, riaient, se remémoraient les grands moments vécus ensemble.
Mémé ne venait plus au concours de pêche, elle était trop fatiguée et ses vieilles jambes ne pouvaient plus la porter et puis elle n’avait plus de copine dans les femmes de pêcheur.
Puis on redescendait vers la Loire, les notables en tête. Ces dames arborant de jolis chapeaux champêtres.
La société de pêche de pépé, c’était L’Ablette comme maintenant. Chaque société avait son nom brodé sur une bannière avec ses emblèmes.
Dans les sociétés, on se disputait pour être le porte-bannière alors on votait la veille.
Il y avait quelquefois des amertumes mais on riait après.
Chacun s’installait, les places étaient tirées au sort.
Au signal « Commencez le feu ! » le concours démarrait et ce qui était le plus drôle c’est que chaque fois qu’un poisson était sorti de l’eau, on sonnait le clairon. En ce temps là, il y avait beaucoup de poissons en Loire et le clairon de chômait pas. C’était joyeux.
A midi, il y avait une pause. Les femmes sortaient le pique-nique et l’installaient par terre sur une grande nappe à carreaux. On sortait les fillettes de vin de pays et ma foi ça s’échauffait un peu. L’après-midi, le concours se poursuivait avec les champions du matin. Les quolibets, les commentaires fusaient.
En fin d’après-midi, on sonnait la fin du concours et on pesait les poissons, tous les poissons. Y’avait pas de loi qui obligeait à rejeter à l’eau les poissons trop petits, comme maintenant.
Y’avait toujours de la contestation. Bien sûr !
Et puis, les gagnants étaient proclamés. Les prix attribués c’était plutôt intéressants 50Francs en argent et des prix en nature.
Moi, j’ai gagné une fois mais Jules lui a gagné deux fois, tu vois bien que c’est mon ennemi juré. Et dire qu’aujourd’hui encore il a tiré la meilleure place.
On donnait le poisson à l’hôpital, de quoi régaler tous les malades.
Le soir on remontait la ville pour raccompagner les délégations des autres communes. On mangeait dans une petite guinguette au bord de l’eau et on profitait de la fête : les manèges, le bal, une bataille de confettis, le concert de la Philharmonie et l’embrasement de la Saulaie.
On rentrait tout excités à la maison memée et moi.
On avait passé une merveilleuse journée.
Tu vois maintenant c’est moins drôle, il n’y a plus de musique et puis je n’ai plus beaucoup d’amis parmi les pêcheurs, tout le monde vient en voiture, il n’y a plus de fête ; il y a des règlements pour ci et pour ça. Et memée ne vient plus.
Oui mais moi, j’aime bien le concours de pêche avec mon pépé.
J’aime bien quand le fil se tend, quand le bouchon s’enfonce, quand on empoigne l’épuisette, quand on regarde le poisson tourner dans le seau.
J’aime bien quand le fil casse à cause des herbes ou quand il se prend dans une branche et que mon pépé jure et que ma mémé n’est pas là pour l’empêcher et qu’on rit tous les deux.


Patricia A : La fête aux poissons !

-« Mamie, mamie, dit ……cette photo c’était le jour de ton mariage ? Tu étais drôlement belle dans ta robe blanche !
Le bonhomme a côté de toi, au chapeau tout plat et aux grosses moustaches, il avait pas l’air d’être gentil …c’était quand même pas papy ?!
Mais au fait, il était ou papy ? .. C’était lui que tu attendais ? C’était pour lui la grande banderole « Soyez les bienvenus ! » Mais pourquoi les ? Pourquoi vous aviez écrits cela puisqu’on dirait que vous étiez pas contents ? En plus vous attendiez papy et les autres armés de bâton !! Mamie, pourquoi tu voulais taper papy ?

- Tu fais le bécassou ou quoi mon p’tiot. Tu vois bien que ce n’était pas moi, mais ma mère….ton arrière grand-mère quoi. C’était pour un concours de pêche.

- Bin !! pourquoi elle était en robe de mariée ta maman ? Pourquoi ils étaient tous en ligne sous la banderole ? Ils devaient attendre le coup de feu pour partir en courant aux bords de la Loire, pour pêcher ? C’est pour ça qu’une dame se tenait la robe ? Ca devait pas être facile de courir avec une robe de mariée !!

- mais non mon bécassou !! A cette époque les concours de pêche, c’étaient de grandes fêtes !! Chacun mettait ses plus beaux habits. Là sur la photo, les gens attendaient ..

- Bin, ils attendaient qui ? quoi ? Les poissons ?!!!! Mais pourquoi ils sont sur le pont ? Alors les poissons ils arrivaient sur des chariots , comme à l’époque d’Astérix et d’Obélix !! ….. Bin dit donc à l’époque, les gens ils étaient drôlement polis, ils souhaitaient la bienvenue aux poissons !!!!
Maman ! Maman ! Tu sais ce qu’elle vient de me dire mamie !!?

- Chut bécassou !! tu vas faire peur à ta mère …. »

Baignades, risques de noyades, noyés ...

Fin avril, Hervé Mestron est parti. La résidence est close.

Dans nos pensées demeurent des souvenirs de repas partagés, de mots échangés et chose étrange et unique, on a une pensée émue pour les chaussettes
(voir le blog d’Hervé), celles des autres ou bien les nôtres.
Depuis le passage d’Hervé, on a tendance à les regarder autrement et dans l’intimité de notre chambre, on se surprend à entrouvrir leur tiroir pour épier leur discussion.. Merci Hervé !

Hervé est parti mais le groupe a toujours et encore envie
de se retrouver pour écrire.
Les ateliers d'écriture continuent avec comme chef de chœur : Maryline Bizeul.


Françoise G : Baignade

Par ce beau dimanche d’août, les familles se retrouvent sur la plage de la Charité-sur-Loire. Il fait très chaud. Les longues langues de sable se peuplent de groupes colorés. Tous arrivent avec chapeaux, serviettes, parasols, jeux d’enfants et paniers de pique-nique, quelques fois une table pliante et des sièges de toile. Mais le plus souvent on s’installe sur le sable, on étale une nappe à carreaux, on sort les victuailles, on met les bouteilles au frais dans l’eau.

Pour la première fois de l’année (toutes les moissons sont terminées) Jeannette et sa famille se sont installés sur le sable. Il y a le père, pas très content d’être là, la mère épanouie et bavarde et les deux petits frères, deux galopins qui pataugent déjà et puis Jeannette.
Jeannette a ôté sa robe et installée à l’écart sur sa belle serviette bleue ornée d’une ancre marine, elle enduit tout son corps d’ambre solaire, elle prend plaisir à cette caresse sensuelle, puis elle s’allonge, un chapeau de paille sur la tête et un livre à la main pour se donner bonne contenance.

Elle n’a pas du tout envie de lire, elle veut juste se dorer au soleil, ce qu’elle n’a jamais l’occasion de faire à la ferme car ses parents (et surtout son père) lui trouvent toujours quelque chose à faire.

Elle aurait bien aimé avoir un maillot de bains deux-pièces comme elle en a vu dans un magazine de mode chez le coiffeur, elle n’a pas osé le prendre ce magazine mais elle se souvient bien des jolies silhouettes des mannequins. Elle doit se contenter de son maillot bleu marine bien couvrant.
Finalement, elle se trouve assez jolie dedans, la petite ceinture blanche marque bien ses hanches et on devine sa poitrine bien ferme sous le tissu un peu trop épais.

A plat ventre sur sa serviette, soi-disant plongée dans son livre, elle jette des coups d’œil au voisinage. Son père somnole, sa mère s’affaire, ses frères creusent le sable, personne ne s’occupe d’elle.

Un groupe attire son attention : trois jeunes gens qui ayant laissé leurs affaires regroupés sur une natte de raphia jouent au ballon et quelquefois courent dans l’eau en s’éclaboussant. Il y en a un qui l’intéresse particulièrement, ce n’est pas le plus costaud mais il est grand et mince, ses cheveux châtains et bouclés sont en désordre, il porte un débardeur blanc et un short bleu et cela lui va bien.

Elle l’a déjà aperçu passant en vélo devant la ferme ou roulant dans un gros tracteur vert sur la route de la forêt, elle a appris aussi qu’il joue de l’accordéon dans les bals su samedi soir.
Elle jette des petits coups d’œil et fait semblant de se replonger dans son livre et parfois croise son regard, enfin elle a l’impression de croiser son regard. Mais oui, il la regarde aussi c’est sûr. Du coup, elle n’ose plus lever la tête cachant sa rougeur en s’absorbant dans sa lecture.

A table ! claironne sa mère. Elle se lève, regagne le groupe familial. Pendant le repas, elle tourne le dos au groupe des garçons mais elle sent leur présence dans son dos.
Après le repas, il faut se reposer c’est la règle pas question de se baigner avant les trois heures de digestion réglementaire.
Elle retourne sur sa serviette, à l’ombre cette fois. Elle jette un coup d’œil alentour. Et déception ! plus trace des garçons. C’est vrai qu’elle n’avait pas vu de panier de pique-nique, ils sont rentrés chez eux pour manger. Ou peut-être qu’ils n’étaient venus que le matin ? Ou peut-être que ….

Elle ne sait plus, elle ne sait pas, elle en aurait pleuré.
L’heure du bain est arrivée, elle aime se baigner même si elle ne sait pas nager, même si le courant trop fort est un peu inquiétant, même s’il lui faut surveiller ses frères parce que ses parents ne mettent jamais un pied dans l’eau.
Elle s’avance, elle s’asperge et finalement se glisse dans l’eau fraîche et apprécie les caresses du courant sur tout son corps. Elle ferme les yeux pour profiter de l’instant. Chaque parcelle de son corps semble se réveiller.

Et puis on l’éclabousse et puis elle se retourne prête à crier son indignation et puis c’est lui !
Il est si proche, il la regarde. Il n’est pas seul, ses copains sont là aussi.
Mais c’est lui qui parle, qui lui sourit l’invitant à jouer avec eux. Tous les trois sautent, plongent, nagent autour d’elle. Mais il lui dit : « je vous ai vue quand je passais en vélo devant votre cour, je vous ai vu du haut de mon tracteur sur la route de la forêt, je voudrais bien vous voir au bal demain soir »
Elle sourit, n’ose pas répondre encore. Mais elle rougit quand il l’a frôle. Un monde d’émotions nouvelles s’ouvre devant elle.




Dominique D : Jour de Lessive

Il faisait froid ce matin là. C'était jour de lessive. Comme chaque fois, Amélie avait sorti la brouette pour y déposer le grand baquet de linge sale. Son père, mécanicien au faubourg, entretenait les machines agricoles : graisse et salissures s'incrustaient dans les fibres des vêtements.
Il fallait frotter, frotter, mais Amélie aimait être au bord de l'eau, seule, à regarder le fleuve s'étirer majestueusement. Ses pensées pouvaient divaguer et rejoindre Jean son fiancé parti au front.
Depuis plusieurs mois, pas de nouvelles. Chaque matin, elle guettait l'arrivée du facteur, mais en la voyant, il hochait la tête d'un air las. Elle lui offrait un café, espérant s'attirer ses bonnes grâces. Peut-être demain apporterait-il une lettre ?
Ce lundi matin après son départ, Amélie se secoua, enfila des vêtements chauds, sortit et poussa la brouette jusqu'au fleuve. Elle s'installa à l'endroit habituel. Ses doigts gourds étaient maladroits, et le linge raide difficile à manier. Elle plongea ses mains dans l'eau et un engourdissement la prit: ce fut la chute. Elle essaya de résister puis paralysée par le froid se laissa dériver dans un brouillard cotonneux et bienfaisant.


Denise LG

J’aime être au milieu de la Loire, le matin de bonne heure, je vais lancer mes filets avec de grands gestes comme un semeur. La pêche devrait être fructueuse, il le faut car j’ai des commandes de friture pour les restaurateurs de La Charité.
C’est un beau lundi de mai qui s’annonce, frais encore à 7 heures, avec de la brume qui se lève doucement du fleuve, quel calme, quel bonheur, avec promesse de grand soleil.
Tiens ! il est rare de voir des personnes à cette heure sur le banc de sable en amont des bateaux -lavoirs, que font ces deux gugus à parler haut et fort, à rire, à se taper dans le dos comme des militaires en goguette après une soirée de libations. Ils se déshabillent, ils ne vont tout de même pas se baigner, c’est dangereux à cet endroit. Et bien si, ils se jettent à l’eau !! j’ai beau crié et faire de grands gestes, personne ne voit rien, n’entend rien, sur le bateau-lavoir il n’y a personne, lundi n’est pas un jour traditionnel de lessive.
Les nageurs semblent faire la course, ça y est l’un d’eux perd pied, se débat et hurle au secours, trop tard, le courant l’entraîne sous le bateau –lavoir, s’en est fini pour lui, je pense. Nos hurlements ont alerté les gens du bord de Loire qui assistent impuissants à cette scène dramatique. Pour retirer le corps du jeune homme, il a fallu déplacer le bateau-lavoir.
Le cœur lourd j’ai repris ma tâche de pêcheur sans enthousiasme, pourtant la journée s’annonçait si belle.
Par le journal du mardi, j’ai su que l’autre garçon était sorti sain et sauf de l’eau, mais comme il était en tenue d’Adam, ce sont les gendarmes qui l’ont accueilli sous les yeux mi rieurs, mi scandalisés des badauds.
La Loire a une fois de plus englouti un imprudent. Attention à elle, c’est une traitresse, mais elle est si belle qu’on ne peut lui en vouloir.

Patricia A

Article « Courageux sauveteur : un émigré des régions envahies … à ce simple et courageux émigré .. »

Mon pays me manque….l’odeur de ma terre, le sourire de ma femme et de mes enfants. Ici, je ne suis rien pour personne. Je ne suis que deux bras qui travaillent à longueur de journée. Je dors dans une petite chambre perdue sous les toits. Je ne suis qu’une ombre sale qui glisse dans les rues ..l’ombre de qui ? de quoi ? celle d’un chien ? l’ombre de l’ombre d’un homme venu d’un pays lointain, d’un pays de barbares, d’incultes, de sauvages ..un pays ? non une contrée d’une région envahie.

Dimanche, quand j’ai vu le petit garçon ballotté comme un bouchon dans les eaux de la Loire, mon sang n’a fait qu’un tour ! C’était mon fils, mon frère qui se noyait. Chez nous l’enfant d’un homme est l’enfant de tout le village.
C’était mon enfant qui était dans l’eau. J’ai plongé ! Je sentais tous les muscles de mon corps se contracter et faire bloc pour affronter la force des courants. Lutte du corps d’un homme d’ombre contre un fleuve royal..
Me battre contre les courants pour vivre, survivre, sauver, je sais faire. Mon quotidien est un combat pour vivre et sauver ma famille là-bas au bled.
Quand j’ai attrapé le garçonnet dans mes bras, tout son corps était comme électrisé ! Il hurlait ...je lui ai crié quelques mots ...mais il n’entendait pas.

Quand nous avons atteint la berge, il est devenu entre mes bras comme un pantin cassé, muet, qui ne bougeait plus. Je l’ai serré dans mes bras, contre mon cœur, ma chaleur, je l’ai bercé et je me suis mis à lui fredonner une berceuse de mon pays, une chanson qui parle d’amour et de vie… une petite ritournelle de mon enfance. Au bout de quelques instants, j’ai senti son corps se réchauffer, ses yeux, se sont ouverts et j’ai vu deux pupilles noirs comme celles de mon fils et je me suis mis à pleurer.

Puis la foule est arrivée, on me tapait dans le dos, on m’a arraché l’enfant des bras.. et je suis devenu pour quelques instants un simple et courageux émigré avant de redevenir une ombre sale qui glisse dans les rues.

Rita P: Paroles de Loire

Capricieuse, moi? Capricieuse comme une femme? Idiot et sexiste, en plus. Oui, je sais, on n’imagine pas qu’un fleuve puisse parler de sexisme, mais c’est comme ça. Je suis la Loire et fière d’être un fleuve au féminin.

On me dit dangereuse, on met les pères et mères de famille en garde, on envoie des inspecteurs de police chasser les enfants qui se baignent dans les « endroits non désignés par l’autorité ». Quelle autorité ? De quel droit ces créatures ridicules décident-elles des lieux que les baigneurs peuvent fréquenter ?

En réalité, c’est moi seule qui choisit, et parfois, je l’avoue, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de serrer un corps un peu trop fort, de l’entraîner malgré lui ; mais ce n’est ni caprice, ni cruauté de ma part. Simple maladresse.

En général, je les accueille avec bienveillance ces baigneurs qui viennent retrouver dans mes eaux des sensations d’autrefois, d’il y a très, très longtemps, quand les hommes étaient encore des poissons… enfin, des poissons, façon de parler, des créatures aquatiques, des animalcules…. Tout le monde sait désormais que l’eau est la source de la Vie, avec un grand V.

Il faut les voir de près ces gens respectables qui n’hésitent pas à se mettre à moitié nus pour s’ébattre dans l’eau comme des gamins.
« Ces personnes de qualité au négligé impeccable », comme dit le journal. Eh oui, je sais ce qui est écrit dans le journal .ça vous épate, hein ?
Impeccable, tu parles ! quand je pense qu’il y en a qui n’hésitent pas à faire pipi dans l’eau… Ou pire encore. A jeter leurs secrets dans la flotte ou à noyer leurs voisins, leurs époux, leurs amis, leurs parents quand ils veulent s’en débarrasser.

Quant aux gamins, les vrais, ils batifolent comme de petits animaux enfin rendus à la liberté.
Ceux-là je les aime ; Entendre leurs rires sonores, les sentir courir, s’éclabousser, les cheveux mouillés, les yeux brillants…
Alors parfois, oui, je l’avoue, je ne peux pas m’empêcher de vouloir en garder un ou deux avec moi, en moi.
Mais de là à m’envoyer la police…


jeudi 24 septembre 2009

Autoportrait

Sur une demi-feuille, en deux phrases, chaque participant doit se décrire.
Les mots posés, les feuilles sont pliées et Hervé redistribue au hasard les feuilles.

A partir de ce support, chacun doit faire un autoportrait en mettant en scène soit un livre, soit un événement important de sa vie.

Anaïs D

Là, devant moi, un bébé. Bien que je me sois préparée à ce bébé, il était là. Son odeur me rappelait vaguement quelque chose, cachée au fond de ma mémoire. La première chose que je dis est sortie sans réfléchir : “Il sent bon la maman”. J’ ai appris, un peu plus tôt, qu’il s ' appellerait Matéo et que maintenant, à la maison il n’ y aurait plus trois mais quatre personnes. Ma maman et mon papa ne serait plus qu’ à moi, je les partagerais. La chambre de maman et papa ne serait plus qu’ à eux, ils la partageraient. Mais toutes ces questions et affirmations sont passées très vite. Car cette petite chose fragile à côté de maman dans le grand lit blanc me perturbait. Au fond de moi, mon cœur s’ agrandissait pour un bébé, un frère, que je connaissais depuis quelques heures seulement. Au début, je me disais qu’ une fille, c’ était mieux. Mais après réflexion, un garçon c’était la meilleure solution et surtout moins de jouets à partager. Rapidement, il a pris place dans ma vie plus que je ne le pensais. Un autre bébé viendra agrandir la famille quatre ans plus tard, mais c’est une autre histoire.
Aujourd’hui, ça fait presque huit ans que je supporte Matéo, mais ça fait aussi huit ans que je l’ aime un peu plus chaque jour.


Denise LG

Pour le championnat d’Ile de France en athlétisme, toute l’équipe des minimes est au top.
Nous devons nous distinguer à la course de relais, c’est notre point fort.
Toutes comme « un seul homme », derrière Antoine le sévère entraineur et sa femme la douce Claire, elle-même belle fille simple et sympa, ancienne championne de saut en hauteur, elle connait les angoisses des jours de compétition, elle nous soutient moralement, nous encourage et nous réconforte de ses bonnes paroles, sa ténacité nous sert d’exemple, on sent qu’elle nous aime et qu’elle nous veut victorieuses, sa générosité nous va droit au cœur.
Grâce à elle et pour elle nous ne lâcherons rien et nous décrocherons la première place sur le podium.

France B

Un violon qui chante,
Un violon qui pleure,
Un violon qui rit,
Un violon qui fait rêver,
Un violon qui fait danser.
La première fois que j’ai vu et entendu jouer du violon, j’ai dit : je veux jouer du violon ! C’était dans ma petite enfance. Mais il fallait apprendre dans une école, avec un professeur, savoir lire et compter, et j’ai dû attendre. Que cette attente était longue !
Enfin, ça y est, j’ai l’âge et les compétences requises. L’apprentissage est quelquefois douloureux mais je me fais plaisir de temps en temps et c’est un vrai bonheur. Il m’arrive d’imiter le son des pompiers et de l’ambulance après avoir cherché comment faire et là, mes parents qui sont toujours à l’écoute me disent que ce n’est pas le programme d’étude. C’est l’école de musique avec les examens et les morceaux imposés. Ce n’est pas ce que je veux jouer pour atteindre mes émotions.
Les années passent….Enfin j’ai l’âge de pouvoir dire non ! Je n’irais plus à l’école de musique et je ne prendrais mon violon que pour jouer ce que je veux ; et pour atteindre ce but le travail ne m’impressionne pas !
J’y suis arrivée, à un âge certain….

Maryline B

Pour faire le portrait d’un oiseau, il suffit parfois de s’appeler monsieur Prévert. Pour faire le mien, il faut s’en doute moins de talent. Cela dit, cela ne coule pas sous le sens. Je ne sais pas dessiner, ce qui limite les possibilités. A partir de quelques mots, je peux bien sûr esquisser une fragile évaluation. Entre ce que je suis et ce que j’aimerais être, il y a parfois l’empire d’un monde. Un livre m’habite depuis quelques temps, « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estes. Il y est question de la femme instinctuelle, celle qui sait écouter les murmures du monde, celle qui sait regarder au-delà des apparences. La question qui suis-je ? ne m’intéresse pas mais plutôt que suis-je appelée à devenir ? Ce livre évoque plusieurs contes, interprétés avec une grande finesse de ressenti. Je suis fascinée par ces contes qui traversent les âges, porteurs d’une sagesse qui n’a pas de temps. Curieusement, je me sens une certaine affinité avec Baba Yaga, la sorcière nordique comme s’il fallait toujours veiller à avoir une sorcière chez soi, pour le cas où …
Parlez-moi de moi, y a que ça qui m’intéresse paraît-il, ce n’est pas si sûr. Parler de soi, c’est comme décrire un paysage que l’on voit tous les jours, se laisse-t-on encore surprendre par les variations de lumière ? Parfois. A part ça, j’aime les pâtes mais aussi les pattes, celles des oiseaux parfois. Tout à l’heure, en regardant par la fenêtre de la bibliothèque, j’ai aperçu un couple de tourterelles posées sur le grillage d’en face. C’est si fragile, les pattes d’oiseaux. Cela souligne la légèreté des plumes. Et les idées ont-elles des pattes ? Qui peut répondre à cette question ?

Philippe S

Un événement sympathique qui a surement bouleversé ma vie est la venue au monde de ma fille Elodie, âgée aujourd’hui de 20 ans.
Son arrivée parmi nous, ma femme et moi, a été un déclencheur sur ma façon de penser, d’être et de me comporter.
Il n’était plus question de penser qu’à ma petite personne, nous étions maintenant trois sur le bateau de la vie et là j’ai pu comprendre le sens de certains mots mystérieux jusqu’alors, comme : partager, aimer, donner, recevoir.
J’ai aussi appris la patience, la tolérance.
Une grosse partie de mon égo a fini à la poubelle pour laisser place à plus d’humilité et mon petit cerveau a fini par fonctionner d’une autre manière, d’une façon plus universel et moins personnel.
Un grand merci à toi Elodie pour toutes les leçons de vie que tu as provoqué en moi.